Ethique et liberté

Intervenants :Walter Vorhauer Président du Conseil de l’Ordre des Médecins de l’Oise

Jean Michel Heitz Professeur de Philosophie à l’Université de Reims et au CNAM

Modérateur : Michel Lermission

 

Pour notre première réunion de F.M.C. de l’année 1998 Walter Vorhauer Président du Conseil de l’Ordre des Médecins de l’Oise nous a honoré à la fois de sa présence et de sa participation au débat.

Le sujet est introduit par le Président du C.O.. Il nous dit qu’il lui semble exister une incompatibilité entre les notions de liberté et celles d’éthique. Il nous rappelle que le discours éthique s’inscrit dans la temporalité et qu’il est nécessairement marqué par son époque. Il pense qu’il existe peut être des recettes, mais pas de loi universelle nécessaire.

JEAN - MICHEL HEITZ prend ensuite la parole, expose la problématique du sujet et les questionnements que cela induit.

L’éthique qui est une discipline normative, semble au premier abord exclure la liberté, et réciproquement. Pourtant le conférencier va s’attacher à démontrer que ces deux notions peuvent cohabiter, et que des efforts que les médecins pourront ou voudront faire pour que cette cohabitation réussisse, dépend l’avenir de notre exercice et de notre profession.

La liberté peut être morale, politique..., c’est l’ensemble des droits dont dispose le citoyen dans un cadre qui est celui de la loi . On pense classiquement aux libertés démocratiques, liberté de la presse, liberté de réunion, liberté d’association

Première définition :La liberté c’est le pouvoir d’agir et de penser sans contrainte extérieure. Dans un régime démocratique cette liberté n’existe pas, car cette définition c’est celle du libre arbitre où le pouvoir d’agir ne subit aucune contrainte ni des autres ni de soi . Mais ce libre arbitre existe t il ? Est ce une donnée immédiate et fondamentale de la conscience ?

Pour Descartes tout jugement, tout acte de mémoire toute attention n’existent pas sans libre arbitre, le Cogito Ergo Sum est suspendu à l’existence du libre arbitre.

Avec Kant nous avons la possibilité de choisir entre le bien et le mal, l’acte n’est libre que lorsque dans les mêmes circonstances on peut choisir autrement. La liberté c’est aussi la liberté de se tromper, d’assumer son erreur et cela au nom de la liberté.

Mais on peut tout aussi bien opposer à cette liberté absolue, des opinions contraires. La psychanalyse qui nie le libre arbitre et n’accepte qu’une sorte de déterminisme, l’empirisme d’un HUME (exemple du condamné) qui s’oppose radicalement au libre arbitre. Mais c’est surtout sur la science statistique que le conférencier va s’arrêter quelques temps . Les statistiques nous dit il ont crée un "homme moyen" qui est le contraire d’un homme libre. Certes cet "homme moyen" n’est personne , nous ne sommes individuellement pas cet "homme moyen" il n’empêche qu’il nous représente, qu’il est sujet d’étude, et que des décisions qui nous engagent sont prises en son nom et sous son prétexte . Cette vision statistique déshumanisée moyenne a été récupérée et utilisée par le pouvoir économique et technocratique pour qui elle est très pratique. Elle permet d’étendre toujours un plus la main mise de ce pouvoir sur le monde et d’asservir l’homme à ses desseins . Elle conduit au fatalisme et au déterminisme intégral.

Face à cette vision pessimiste on peut s’interroger. S’il n’existe pas de réel libre arbitre la liberté n’est elle qu’une illusion ?  Mais alors, d’où vient cette illusion de liberté que nous concevons. Spinoza nous répond que nous ne sommes effectivement pas totalement libres parce que ayant conscience de mes actes j’ignore les causes qui font triompher telle ou telle chose plutôt que telle autre dans mon choix . Illusion de liberté aussi celle qui est due à l’ignorance. Illusion de liberté pour les utilitaristes qui à la suite de S.MILL, prônent le plus grand bien pour le plus grand nombre, et donc abandonnent l’idéal de liberté du "libre arbitre". Illusion de liberté également pour les intellectualistes chez qui la solution la meilleure doit l’emporter toujours.

J.M. HEITZ aborde ensuite le problème de l’éthique. Quand on parle d’éthique ne rogne t on pas les ailes de la liberté absolue ?

L’éthique est la science des normes c’est une science de la morale. En définissant l’éthique le conférencier épingle la pertinence et la nécessité des comités éthiques et signale que leur multiplication et leur importance croissantes va de pair avec une perte justement du sens moral dans nos sociétés démocratiques molles qu’ils sont incapables de restaurer.

L’éthique apparaît pour la première fois chez les grecs c’est ARISTOTE qui le premier emploie et développe le terme et le concept dans l’éthique à Eudeme et dans l’éthique à Nicomaque. Pour Aristote l’éthique est reconnaissance d’un juste milieu qui est moyen terme entre deux propositions mais en même temps excellence sur le plan de la vertu. A ce propos le conférencier fait remarquer que le marketing a triomphé de "l’agir juste et du faire le mal" , il saute rapidement les stoïciens puis les médiévaux pour s’arrêter sur la problématique kantienne. En chacun de nous s’impose un sentiment moral. En chacun de nous s’impose un sentiment de devoir qui est garant de ma liberté, car il implique un choix : soit j’accepte soit je refuse de m’y conformer. L’impératif catégorique nous impose de " considérer l’homme comme une fin et jamais comme un moyen" Chez Kant la liberté existe partout même dans l’impératif catégorique. Le sujet est spectateur de ses propres états.

Dans la dernière partie de son intervention J.M. HEITZ insiste sur une éthique de la responsabilité ( il cite LEVINAS et RICOEUR) ,une éthique de médecins responsables dans le cadre d’une vraie démocratie où chacun peut se déterminer. Il insistera sur les choix qu’il faudra nécessairement faire, et qui ne seront pas toujours faciles, sur la nécessité de lutter contre un hégémonisme technocratique économiste et contre la pensée unique . Il rappellera le niveau de formation et de responsabilité des médecins ce qui devrait les amener à prendre conscience de leur importance, et à imposer des choix adultes et responsables face à des technocrates, à des politiques, à des administrations aux mains des lobbies ou du pouvoir économique, qui font les démocraties molles, bref à refuser les choix imposés par un pouvoir qu’ils ne doivent pas reconnaître s’il est contraire à l’éthique. C’est un appel à un sursaut de dignité, un appel à refuser d’être progressivement assimilés à des techniciens de seconde zone. Il est temps de rappeler que notre pratique est un art au sens opératif du terme.

Des nombreuse questions et interventions qui suivirent, je retiendrai l’intervention de W Vorhauer qui a remarquablement parlé de l’évolution indispensable du C.O. s’il veut perdurer, ainsi que de la nécessité de relever la tête et de savoir dire non .

Dignité, responsabilité, humanisme, sont les valeurs qui nous caractérisent. Il existe chez les médecins une quête de sens face à l’entreprise de démolition des valeurs qui sont les nôtres et qui ne sont malheureusement pas remplacées par d’autres valeurs moralement justifiées. Ils étaient nombreux à débattre d’éthique et de liberté à Senlis ce soir là.

CR Par Groupe de Réflexion Médecine et Philosophie de l’EPU CREIL - SENLIS

 

 

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